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Société & Santé

Connais-tu vraiment Sokodé ?

Connais-tu vraiment Sokodé ?

Par le Profeseur Zakari Tchagbalé

Chez moi au village, pour annoncer qu’on va se rendre à Sokodé, il y a trois manières de le dire, en Tem bien sûr.
(1) Mɛn ɖɛɛ Đɩdawʋrɛ ‘je vais à Didauré’, 
(2) Mɛn ɖɛɛ Sɔgɔɖɛyɩ ‘je vais à Sokodé’,
(3) Mɛn ɖɛɛ Sookooɖee ‘je vais à Sokodé’.
Ces trois manières de dire la même chose sont sociologiquement connotées. La manière (1) sort plus souvent de la bouche des personnes non scolarisées, particulièrement les femmes ; à preuve, sur les marchés régionaux où les fermières viennent proposer du vivrier aux revendeuses de Sokodé, les premières appellent les secondes « Đɩdawʋrɛ alaa » ‘les femmes de Didauré’. La manière (2) s’entend auprès des personnes scolarisées et quelques analphabètes. La manière (3), quant à elle, appartient au ‘frantem’ (français+tem), ce mélange de Tem et de français, propre aux scolarisés de haut niveau. Ainsi qu’on le voit, la deuxième ville du Togo est désignée par les autochtones par deux noms, Didauré et Sokodé, noms utilisés sans différence de fréquence par les populations autochtones.
Logiquement un nouveau baptême intervient 1) lorsqu’un changement notable est intervenu dans la cité, et est de nature à faire changer de statut à ladite cité, 2) lorsque l’opération de baptême se fait à partir non pas de l’ensemble de la cité mais à partir de l’un de ses quartiers et, 3) lorsque le quartier, base du changement, porte un nom. Les baptiseurs ont tendance à désigner l’ensemble de la cité transformée par le nom du quartier où le changement a eu lieu ou a débuté ; mais les habitants et les voisins de la cité, eux, continuent d’appeler celle-ci par son nom habituel. Illustration par un autre cas de double désignation : Adjèyidè/Krikri.
Pour s’installer dans une localité, l’Administrateur colonial préfère se mettre à l’écart de l’agglomération indigène. C’est ce que traduit la citation suivante concernant l’installation du Dr Kersting à Adjèidè : « [le Dr Kersting] se replia sur Adjéidê au poste de Kri-Kri » (Union des Communes du Togo, www.uct-togo.org, Présentation générale de Sokodé). L’Administrateur allemand s’installe à Adjèidè mais dans un coin reculé de la ville appelé Kri-Kri. C’est le nom du coin, Kri-Kri qui va figurer dans les archives et l’état civil comme nom de Adjèidè tandis que le nom habituel, Adjèidè, reste le nom de la ville pour les autochtones.
La double nomination du chef-lieu de la Préfecture de Tchaoudjo résulte-t-elle du même processus ? Certes, les couples de noms Sokodé/Didauré et Kri-Kri/Adjèidè partagent deux propriétés : 1) à l’instar de la cité de Adjèidè, la transformation de la cité de Sokodé a commencé avec l’installation d’un poste administratif par les Allemands ; 2) seul un membre de chaque couple, Sokodé pour le premier et Kri-Kri pour le second, a eu les faveurs de l’état civil. Cette double similitude a suffi pour convaincre certains qu’au départ il n’y avait que Didauré ; Sokodé ne serait apparu que grâce à un processus d’urbanisation. Parmi ceux qui en sont convaincus, il y a l’UCT qui, dans sa présentation de la commune de Sokodé, parle de « village de Didaouré, aujourd’hui quartier central de la ville de Sokodé » et reconnaît que « les Allemands, depuis leur installation jusqu’à leur départ […] en 1914, organisèrent le centre en construisant leurs bâtiments administratifs et en réalisant des aménagements dans les quartiers ».
A travers ces propos l’UCT veut dire qu’au départ il y avait un village du nom de Didauré et qu’après un processus d’urbanisation, ce village est devenu un quartier d’une cité urbaine baptisée Sokodé.
Les auteurs de Sokodé, ville multicentrée (http://books.google.fr/), J. C. Barbier et B. Klein, abondent dans le même sens que l’UCT (s’ils n’en sont pas plutôt les inspirateurs) avec plus de précision quant à l’origine du mot Didauré ; ils écrivent, p. 17 : « A proximité du lieu d’implantation de leur poste militaire et administratif, [les Allemands] trouvèrent un village de commerçants et d’artisans d’origine soudanaise, un dîda’ûré (nom générique désignant ce type d’agglomération, qui a donné le nom propre du quartier Dîda’ûré) ». En plus clair, les auteurs pensent que dîda’ûré est un nom commun qui désigne un type de village ; de nom commun, dîda’ûré serait devenu un nom propre quand l’agglomération qu’il désignait est devenue un quartier d’une cité urbaine qui a pris le nom de Sokodé.
La thèse de l’UCT-Barbier-Klein ne manque pas de bon sens mais ce bon sens résulte d’une observation superficielle. Sa faiblesse apparaît dans son incapacité à répondre à des questions aussi simples que les suivantes : 1) L’urbanisation de Sokodé a commencé depuis la fin du 19e siècle et, en 2017, elle se poursuit encore. A quel stade de cette urbanisation le dîda-ûré-village a-t-il été rebaptisé du nom de Sokodé ? 2) Qui est-ce qui aurait choisi le nom de baptême, les Allemands, les Français, le Ouro Esso ou les Dîda’ûrais ? A vrai dire, les deux noms, Sokodé et Didauré ont toujours coexisté, avec même, ironie du sort, un droit d’aînesse en faveur de Sokodé. Les choses paraîtront plus claires avec l’examen de deux origines : l’origine des noms Sokodé et Didauré et l’origine de la ville que ces noms désignent.
La prononciation « sokode » et la transcription administrative Sokodé appartiennent à l’Administration territoriale depuis ses origines coloniales. La prononciation locale est « sɔgɔɖɛyɩ́ ».
Le mot Sɔgɔɖɛyɩ́ fait partie du paradigme des noms qui finissent par -ɛyɩ́ :
Sɔgɔɖɛyɩ́
Sɛgbɛdɛyɩ́ ‘nom d’une place de marché’
Agbɛzɛyɩ́ ‘nom propre de bouc’
Kɩzɛyɩ́ ‘nom d’une rivière’
Kɔɖɛyí ‘envie’
Pas besoin d’être Einstein pour remarquer que Sɔgɔɖɛyɩ rime avec Sɛgbɛdɛyɩ et pour cause. Hasard ou volonté, les deux noms désignent des places de marché.
L’économie du pays tem est basée sur l’agriculture. Dès le 17e siècle, lorsque les villages ont été transformés en capitales de royaume, le commerce a été organisé. Chaque village a, en son sein, un marché pour les échanges quotidiens des habitants. Les échanges entre cités et fermes se font au sein de marchés régionaux. Le marché régional ne se tient pas entre les murs d’une cité. Il se tient sur un espace sommairement nettoyé hors des agglomérations. Chaque espace ainsi établi porte un nom. Sɔgɔɖɛyɩ et Sɛgbɛdɛyɩ sont deux des places de marché. Il y a deux catégories de marchés régionaux : les cycliques et les permanents. A la différence des permanents qui se tiennent tous les jours, les cycliques se tiennent à tour de rôle. Il sont au nombre de six et leur cycle a donné à la division du temps tem une semaine de six jours. Les permanents, quant à eux, ont été qualifiés de « a da wɛ » ‘ils n’ont pas de jour’ pour les distinguer des cycliques qui ont, chacun, leur jour. L’expression « a da wɛ » est la forme pluriel de « ɖɩ da wɩrɛ ».
Sɛgbɛdɛyɩ est un marché cyclique. Son voisin Sɔgɔɖɛyɩ est un marché permanent, donc un « ɖɩ da wɩrɛ ». Tout marché permanent pouvait être appelé par son nom (Sɔgɔɖɛyɩ) ou par sa qualification ( ɖɩ da wɩrɛ »). Dans certains cas, l’on s’est contenté de la qualification comme c’est le cas du « ɖɩ da wɩrɛ » de Bafilo, dans d’autres on a associé le nom et la qualification, faisant de du nom le sujet du verbe de l’expression de qualification, cas de « Jɔbɔ » (nom) et « ta wɩrɛ » ‘a pas de jour’ associés dans « Jɔbɔ ta wɩrɛ » ‘Djobo sans jour’. Le nom Sɔgɔɖɛyɩ, lui, est resté en concurrence avec sa qualification. Du coup « ɖɩ da wɩrɛ » est devenu le second nom de Sɔgɔɖɛyɩ. L’oreille coloniale allemande a transcrit Sɔgɔɖɛyɩ en ‘Sokode’ et « ɖɩ da wɩrɛ » en ‘Didaure’.
Début du 17e siècle, une réforme crée un royaume autour de chaque agglomération existante et encourage la création d’autre royaumes sur des espaces disponibles ou à conquérir. Fin 17e siècle, sept royaumes nouvellement créés entre la rivière Naa et le fleuve Nyala (Mono) dans une zone exposée aux chasseurs d’esclaves venus de la côte maritime, décident d’unir leurs forces pour faire face à l’ennemi commun. Ainsi est né l’empire de Tchaoudjo. Un empire bien original puisque tous les royaumes signataires de l’union sont égaux en droit, chacun bénéficiant du roulement du trône d’empire d’un royaume à l’autre. La naissance de cet empire et la batterie des droits et devoirs du sujet qui l’accompagne renforcent la stabilité et la paix au sein du pays tem.
Un pays stable et paisible attire toujours l’étranger, particulièrement le commerçant. Un jour, des caravaniers en escale à Sɔgɔɖɛyɩ n’ont plus voulu continuer leur route. Ils voulaient s’y installer définitivement, sur la place du marché. Ils s’en sont ouvert à l’empereur de Tchaoudjo qui résidait alors à Kparataawʋ (Kparatao). Dans le respect des lois régissant l’empire, l’empereur les renvoya au roi de Kadambara dont le territoire abrite Sɔgɔɖɛyɩ. Les caravaniers respectèrent la coutume et obtinrent l’autorisation de s’installer. Voilà comment, de place de marché, Sokodé est devenu un village.
Ce bref rappel est rendu nécessaire par l’actualité. La lutte déclenchée depuis la marche rouge du 19 août 2017 est une lutte politique et les acteurs devraient se livrer bataille sur le seul terrain politique, en s’en tenant aux seuls arguments politiques. Mais à court d’arguments politiques, certains préfèrent frapper au dessous de la ceinture. On a entendu ces jours-ci un alfa de Sokodé prétendre que les marches troublent la quiétude de la terre d’islam que serait, selon lui, Sokodé, et inviter les villageois à repartir dans leurs villages pour y marcher. On a entendu aussi d’autres voix qui s’évertuent à créer artificiellement une différence idéologique en les termes Tem et Kotokoli, se réclamant un statut de Kotokoli tandis que les villageois seraient des Tem.
Ces propos et attitudes dangereuses pour l’unité de la communauté tem relèvent de l’ignorance de leurs auteurs. C’est la raison du présent rappel. Sɔgɔɖɛyɩ/Đɩdawʋrɛ était une place de marché desservant les villages du Tchaoudjo. Il reste la grande place publique du Tchaoudjo où les jeunes des différents villages se donnent rendez-vous. C’est leur place Tian’anmen, leur place de la Bastille, leur place de Brandebourg. Quand il a fallu marcher pour Kpario, c’est là que, spontanément, les jeunes de Kparatao, de Kpangalam, de Tchavadé, etc. sont venus prêter main forte au jeunes de Kadambara. Si parmi ceux qui, venus des quatre coins du Togo ou hors du Togo, se sont installés sur cette place de marché, il y en a qui trouvent que les bruits du marché ou des marches troublent leur quiétude, les villageois ne les retiennent pas.
Je suis Zakari Tchagbalé, je suis Mɔɔla, donc villageois. Dans mon corps coulent quatre portions de sang :
– la portion mɔɔla que mon père a reçue de son père
– la portion kooli que mon père a reçue de sa mère
– la portion kooli que ma mère a reçue de sa mère
– la portion bʋgʋm que ma mère a reçue de son père
Au Total je suis, par mon sang, plus Kooli que Mɔɔla. Mais la tradition veut que je sois Mɔɔla. Avec le même calcul, un Touré peut être, par le sang, plus Mɔɔla que moi, donc plus villageois que moi.
Ce lien de sang entre Tem rend artificiel les divisions entre Tem et Kotokoli, entre villageois et citadins. Le génie tem a fait beaucoup pour l’unité indéfectible du peuple tem. Celui des nôtres qui ne fait pas l’effort de connaître notre civilisation ne tiendra, sur le pays tem, que des propos superficiels. Ayons l’humilité d’apprendre à mieux connaître ce sur quoi nous sommes assis afin de tenir des propos dignes. Ayons l’humilité de nous taire quand nous risquons de dire des sottises.

Source: https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10209939994956469&set=gm.2570030076356034&type=3&theater&ifg=1

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